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GreenIA : prouver la souveraineté plutôt que la promettre


    On m’a dit que c’était impossible en deux semaines. J’ai quand même réveillé un cluster qui dormait, et nous avons monté, à Niort, notre propre intelligence artificielle. Elle s’appelle GreenIA, elle ne fait sortir aucune donnée de nos murs, et ce qu’elle prépare dépasse de loin un diagnostic de salon. Voici comment, et pourquoi.

    « Impossible en deux semaines. »
    « Vous n’avez pas les ressources. »
    « Vous ne savez pas dans quoi vous vous engagez. »

    Voilà ce que j’ai entendu quand j’ai posé le projet sur la table.

    Je vais dire les choses simplement. Depuis quelque temps, on laissait entendre que mes méthodes étaient d’un autre temps. Je n’ai pas discuté. J’ai construit. Ce projet a été ma façon de répondre, non pas avec des mots, mais avec une machine qui tourne.

    Pour le Salon de la Souveraineté Numérique, la voie facile existait : appeler une grande intelligence artificielle américaine par internet, lui faire rédiger nos diagnostics, et se contenter d’un questionnaire. Je l’ai refusée. Envoyer les réponses de nos visiteurs vers une API à l’étranger, sur le stand même d’un salon consacré à la souveraineté, aurait été un contresens que je ne me serais pas pardonné.


    Le pari tient en une phrase. Un visiteur scanne un QR code, répond à six questions, laisse ses coordonnées, et reçoit quelques minutes plus tard un diagnostic personnalisé de sa situation numérique, rédigé par une intelligence artificielle.

    La condition qui change tout : cette IA ne tourne pas chez un géant américain. Elle tourne sur nos propres serveurs, à Niort, et ne fait sortir aucune donnée.

    J’ai donc choisi un modèle Mistral NeMo, open source, français, installé et exécuté chez nous.

    L’Open Source, je le défends depuis une nuit blanche de la fin des années 1990, pas depuis un manifeste.

    Et jusqu’à la porte d’entrée sur internet, machine frontale, routage, certificat renouvelé automatiquement, tout a été monté à la maison. Du questionnaire jusqu’au serveur qui répond, le chemin reste entre nos mains.


    GreenIA tourne sur cinq serveurs reconditionnés, du matériel qui a déjà vécu, avec vingt-quatre cœurs chacun et pas la moindre carte graphique. La sobriété numérique, je la défends depuis 2005, quand à l’époque presque personne n’en parlait.

    Ce choix n’est pas une contrainte subie, c’est une conviction : une IA utile n’a pas besoin d’une ferme de calcul pour être honnête.

    Cela se paie en lenteur. GreenIA pense à voix basse, à peu près deux mots et demi par seconde, environ trois minutes pour un diagnostic de deux pages. Cette lenteur ne me gêne pas : le temps que la machine réfléchisse, le visiteur revient discuter avec nous, et son diagnostic arrive pendant qu’il est encore là.

    Sur un second écran, nous lisons en direct les watts que consomme chaque phrase. La question qui m’intéresse depuis toujours est enfin posée noir sur blanc : combien coûte, en énergie, une phrase bien tournée.


    Je ne vais pas enjoliver. Le chantier était trop grand pour le temps qui restait. Deux débutants sont arrivés à quinze jours de l’ouverture, et je leur ai confié le montage des machines, guidés pas à pas, une action à la fois, sans passer à la suivante tant que la précédente n’était pas juste.

    Le prototype que j’avais prévu pour me faire la main, je l’ai abandonné faute de temps : nous avons construit directement sur les serveurs de production, sans filet.

    J’ai douté. Pas de la direction, du délai. On ne rattrape pas le temps, on le respecte ou on le perd. Alors j’ai travaillé le jour avec l’équipe, et la nuit sans elle.


    Un modèle de langage livré tel quel écrit mal pour ce que j’attends de lui. Il se vante, il promet, il invente un interlocuteur qui n’existe pas. J’ai donc posé un principe qui est devenu la colonne vertébrale du projet : l’IA est une narratrice, jamais une calculette.

    GreenIA ne décide de rien. L’angle du diagnostic, la piste à suggérer, tout est calculé en amont par des règles que je valide à la main. L’IA ne fait que rédiger, à partir d’éléments imposés. Sur le stand, elle avait osé écrire que nous « ne louons pas nos serveurs, nous les possédons » : trop de bravade, corrigée sur-le-champ.

    Je ne vends pas de solutions, j’écoute un problème, et une machine qui se vante ne me ressemble pas. La phrase de clôture, honnête et sobre, je l’écris d’avance : l’IA raconte le milieu, l’humain garde le dernier mot.


    Le meilleur souvenir est aussi le plus mauvais moment. Le premier matin, la remise du diagnostic par SMS a refusé de partir. L’interface répondait que tout allait bien, et rien ne partait. Ce n’était pas le logiciel : c’était le modem cellulaire qui s’était figé, quelque part entre la carte SIM et le réseau.

    Une interface peut vous jurer que tout va bien pendant que la radio, elle, n’émet plus rien. Un redémarrage du boîtier, et le message suivant est parti. J’ai pris ce dernier réglage sur le stand même, pendant que les premiers visiteurs approchaient. Les derniers points de couture, pris quand le podium s’ouvre déjà.


    Sur les allées, quatre-vingts stands sur cent parlaient d’intelligence artificielle, tous avec les mêmes formules. Notre différence tenait en trois mots. Je ne disais pas « nous savons faire ». Je disais « nous venons de le faire ».

    C’est là qu’une catégorie plus juste s’est imposée pour la maison. Ni simple intégrateur, ni simple hébergeur : un bureau d’études. Prendre les mesures avant de tailler, concevoir au plus près du besoin, plutôt que vendre du prêt-à-porter.


    Le diagnostic du salon était une répétition générale. Ce que je vise est autrement sérieux : une IA frugale, locale et souveraine, capable d’analyser sur place des données financières sensibles. Un grand livre comptable, des flux entre filiales, une remontée vers une holding. But recherché : dresser un profil de rentabilité, une analyse préliminaire en vue d’une cession ou d’une acquisition.

    Ces documents-là ne peuvent, sous aucun prétexte, être confiés à une IA américaine dans un cloud opaque : le secret des affaires et le droit extraterritorial l’interdisent. La seule réponse honnête est une intelligence qui analyse chez le client et ne laisse rien fuir.

    Vu sous cet angle, tout change de sens. La lenteur devient une vertu pour une analyse patiente, un dossier à la fois. Le narrateur qui ne calcule jamais devient une garantie vitale : en finance, les chiffres se calculent de façon rigoureuse et vérifiable, l’IA ne fait que les mettre en récit. Et les garde-fous que j’ai construits pour l’empêcher de se vanter sont exactement ce qui, demain, l’empêchera d’inventer un montant.


    Le salon passé, nous avons effacé la base des visiteurs.

    Rien ne nous y obligeait, sinon la cohérence.

    Six semaines à bâtir une IA qui ne laisse rien fuir, puis l’effacement des quelques données recueillies dès qu’elles ne servent plus.

    La souveraineté n’est pas seulement une affaire de serveurs, c’est une discipline, jusqu’au dernier geste.

    Comme au jardin : on ne garde que ce qui doit pousser.

    Qui détient les clés de votre patrimoine numérique ?